Bénédicte Monville

EELV – Contribution au débat sur les alliances pour les élections régionales de décembre 2015 en Île de France

Ce texte où je défends l’idée qu’il est nécessaire pour EELV de s’allier avec la gauche radicale pour les élections régionales de décembre 2015 a servi de base à la motion que nous avons été plusieurs à défendre devant le conseil politique d’Île de France de notre parti le 15/09/15. Nous avons recueilli 30% des suffrages. 

La question des alliances que nous nouerons ou pas pour ces élections régionales en Île de France est une question centrale. Car, ce que démontre de manière éclatante l’histoire du mouvement écologiste c’est l’inconséquence invraisemblable du pouvoir économique qui, à moins d’un rapport de force favorable aux forces progressistes, s’oppose systématiquement à toutes les mesures sérieuses de lutte contre la crise écologique exactement comme il s’oppose à toutes les mesures sérieuses de redistribution des richesses ou de lutte contre l’exploitation économique des travailleurs-ses. Dès les années 1960, en France comme ailleurs, des écologistes se mobilisent contre les volontés de dérèglementation du pouvoir économique dont ils et elles comprennent qu’elles sont incompatibles avec la perpétuation des écosystèmes qui ont permis l’émergence et la perpétuation des sociétés humaines. Si dans les années 1970, le mouvement écologiste remporte quelques victoires notables, il est défait la décennie suivante sous les coups de buttoir des idéologues néolibéraux qui réussissent à imposer le libre échange, c’est-à-dire la déréglementation des marchés, la privatisation des biens communs et le démantèlement de l’État social, comme seul horizon possible. Depuis, la société industrielle de consommation et son modèle de développement capitaliste se sont mondialisés entraînant une accélération sans précédent de la crise écologique malgré les alertes répétées sur le réchauffement climatique et la transformation mortifère de nos éco-systèmes du fait des activités humaines, de la part non seulement des écologistes, mais de l’ensemble de la communauté scientifique (le GIEC est créé en 1988) et, bientôt d’instances internationales (le premier sommet de la terre a lieu à Rio en 1992). Pour autant, de la même manière qu’ils n’ont jamais eu aucun scrupule à délocaliser leurs activités là où les législations étaient les plus laxistes en matière de droits des travailleurs-ses voire de droits humains, les détenteurs du pouvoir économique délocalisent leurs entreprises les plus polluantes là où les législations sont les plus permissives en matière de pollution. Tout comme ils dépensent beaucoup d’argent dans la promotion d’un imaginaire néolibéral qui transforme leur quête insatiable de profit en espoir d’émancipation et le consensus scientifique sur le réchauffement climatique en une entreprise gauchiste de déstabilisation de l’ordre néolibéral si cher à leurs yeux.

En réalité et nous le savons bien, ce que les détenteurs du pouvoir économique attendent des États ce sont des politiques qui leur garantissent malgré la crise écologique des niveaux d’enrichissement croissants ou au moins équivalents à ce qu’ils sont. Or, les ressources diminuant, la seule manière d’y parvenir est d’augmenter le contrôle capitaliste sur les matières premières, de promouvoir une réponse uniquement technique à la crise écologique, hors de portée des plus pauvres, et de fortement diminuer les politiques sociales de redistribution de la richesse. Les politiques de rigueur ou de restriction budgétaire sont une conséquence logique de ces choix idéologiques qui consistent à libérer des marges de profit supplémentaires pour l’entreprise capitaliste alors même que les marchés ont perdu leur potentiel de croissance voire sont entrés en récession. En exonérant les entreprises d’une part croissante de leur contribution à la vie collective, ces politiques de rigueur grèvent non seulement l’Etat social mais compromettent définitivement la transition écologique de notre société.

De la même manière, la promotion politique scandaleuse de ce que d’aucuns appellent le capitalisme vert a pour principal objectif d’exonérer les véritables pollueurs de leur responsabilité en dissimulant les enjeux macroéconomiques qui sont au fondement de la crise écologique. Les solutions préconisées par ces think-tank néolibéraux privilégient la géo-ingeniérie d’envergure et des processus de production industriels qui protègent, étant donné les investissements requis, le modèle capitaliste tout en encourageant les gouvernements à garantir aux multinationales l’accès aux matières premières et ressources financières. À côté, ces mêmes gouvernements interpellent le citoyen-consommateur en l’invitant à manger bio et local sans prendre les mesures structurelles nécessaires à une véritable transition écologique de l’agriculture ou offrent aux gros pollueurs un système complexe de rachat de droits d’émission de GES (Gaz à effet de serre) tout en augmentant leur pouvoir de nuisance par l’adoption de traités de libre-échange qui garantissent leurs intérêts. De telles mesures sont au mieux totalement dérisoires au pire particulièrement hypocrites au regard de la catastrophe que nous annonçons.

Comment dès lors pourrions-nous espérer être pris au sérieux et incarner une des expressions politiques crédibles du mouvement écologiste si nous nous dérobons à notre responsabilité : dénoncer l’entreprise d’eco-blanchiment du capitalisme mondialisé. Car, pour un nombre croissant d’êtres humains sur notre planète l’urgence du changement n’a rien à voir avec une injonction d’en haut mais avec la gravité de situations bien concrètes auxquelles ils et elles sont de plus en plus nombreux à être confronté-e-s, y compris en Île de France, qu’il s’agisse de la privatisation ou de la destruction volontaire ou induite de leur milieu naturel. Si nous cédons aux sirènes du capitalisme-réformiste vert, puissamment relayées par les médias, nous connaîtrons la même crise d’orientation que le parti socialiste en France et l’ensemble des partis socio-démocrates en Europe et nous serons justement frappés du même discrédit.

La solution ne viendra pas non plus de celles et ceux qui parmi nous prétendent que le réchauffement climatique donnera nécessairement lieu et comme par enchantement à un vaste mouvement fraternel de solidarité et de partage. C’est nier la réalité de ce qui se passe aujourd’hui et résulte d’un puissant mouvement anti-humaniste qui considère que les problèmes des pays pauvres relèvent de la mauvaise gestion politique d’élites corrompues ou de l’inertie de leur population et n’ont rien à voir avec les volontés prédatrices des multinationales de l’énergie, de l’agro-business ou des nouvelles technologies qui accaparent terres et ressources minières, aliènent la main d’œuvre la moins chère possible avec la complicité des collaborateurs de toujours. Ce discours n’est pas nouveau et peut être qualifié de néocolonialiste tant il participe de la même vision du monde que celle qui a garanti l’hégémonie du monde occidental à l’époque moderne : il y a le monde évolué et il y a les autres dont le « retard » constitue la preuve suffisante de leur infériorité et justifie qu’on les brutalise.

Paradoxalement, l’urgence face à laquelle se trouvent nos sociétés constitue une occasion historique de créer les conditions d’un rapport de force politique qui place les questions écologique et sociale, indissociables, au centre d’un projet politique largement partagé. Un tel rapport de force est impossible sans un vaste mouvement populaire capable d’entraîner une transformation révolutionnaire de l’économie de marché et du système politique dominant. Nous savons aussi que cette transformation n’a rien à voir avec le socialisme réel, autoritaire et productiviste, et même s’il a pu signifier pour les masses populaires une réelle amélioration de leurs conditions d’existence, qu’elle adviendra « par le bas », chaque fois qu’une communauté aura les moyens de refuser d’intégrer ou de sortir du système capitaliste mondialisé posant ainsi les bases de sociétés humaines non capitalistes et écologistes. Des sociétés humaines conscientes des limites de la terre et dont l’organisation reposera sur les principes d’un développement harmonieux avec la nature et entre leurs membres. Ces sociétés, qui savent que l’espèce humaine doit sa survie aux qualités exactement inverses à celles qu’exaspère le capitalisme dominant : l’empathie, la compassion, la solidarité, l’amour, ont existé et perduré pendant des millénaires. « Primitives », « premières », « païennes », « traditionnelles », leur pérennité exprime de manière éclatante cette qualité intrinsèque à l’espèce humaine : sa plasticité. Leur diversité manifeste paradoxalement notre intelligence commune à savoir nous adapter à notre environnement naturel, c’est-à-dire à considérer la terre comme mère de toute chose et que l’être humain lui est soumis. Avec l’avènement de l’âge dit « moderne », nous avons prétendu au contraire qu’il était possible de dominer la nature pour imposer un modèle de développement unique. Le réchauffement climatique est le résultat de la prétention inouïe des bourgeoisies, d’abord européennes puis mondiales, à vouloir plier la nature, dont l’exploitation constitue une occasion d’accumulation de richesses extravagante, à leur exigence de domination. Un résultat, sans appel. Une crise écologique, sans précédent.

Si nous voulons construire un tel rapport de force, nous devons susciter et accompagner toutes les formes de mobilisation collective qui réclament de l’État qu’il garantisse l’intérêt général en particulier quand il est contradictoire avec les intérêts particuliers des détenteurs du pouvoir économique. Notre rôle en tant que parti politique est de tout faire pour que ces expériences soient possibles et cela commence en Île de France dès que nous soutenons les résistances populaires contre la privatisation de notre territoire pour y construire on ne sait quel parc de loisir absurde (Central Park à La Courneuve, Village nature en Seine-et-Marne et bientôt, le Parc Napoléon) ou y installer au mépris des risques environnementaux une usine de placo-plâtre (le Fort de Vaujours) ou quand nous soutenons les luttes citoyennes contre l’artificialisation et la destruction des terres agricoles (Plateau de Saclay, Triangle de Gonesse), pour la réappropriation des biens communs fondamentaux comme l’eau et l’énergie, préalable indispensable à la mise en œuvre de politiques réelles de transition écologique. Cela continue quand nous contestons les accords de libre-échange qui constituent une entrave absolue au développement d’une économie durable et quand nous affirmons que notre région doit rompre avec la logique compétitive qui préside à la nouvelle organisation de notre territoire et à la construction du Grand Paris.

La Région a de nombreuses compétences et les décisions de son assemblée peuvent transformer notre quotidien : transports, culture, lycées, formation, enseignement supérieur, agriculture, économie.La grande transition écologique de notre région devra passer par la production relocalisée et mesurée et sur le mode de l’entraide et de la coopération et non plus de la concurrence des biens nécessaires à nos vies et par la décroissance immédiates de l’ensemble des activités humaines polluantes, à commencer par l’automobile, et la promotion des secteurs de l’économie faiblement émetteurs de GES comme les transports en commun, les services aux personnes, la connaissance, l’art ou la restauration des écosystèmes. Cela suppose la mise en œuvre de politiques écologistes qui ne peuvent que remettre fondamentalement en cause le statut quo économique parce qu’elles ne pourront consister qu’en une entreprise de déconcentration des capitaux en faveur de la petite entreprise, non lucrative, au service des besoins réels de communautés humaines restreintes. Cela suppose également que notre région et l’ensemble des collectivités locales qui la composent se dotent d’instruments démocratiques qui leur permettent de prendre en main leur destin économique et politique.

Si nous voulons sincèrement construire un tel rapport de force, nécessairement adossé à un vaste soutien populaire, nous ne pouvons plus ignorer les appels au rassemblement de la gauche radicale ni continuer, à dessein, à prétendre qu’elle a encore quelque chose à voir avec le projet productiviste et autoritaire qui a prévalu dans le monde soviétique, sinon marginalement. Nous avons en partage la même critique radicale du monde d’inégalités – particulièrement criant en Île de France – , de misères, de destruction et conséquemment de violence que fabrique le capitalisme mondialisé. Nous avons en partage ces valeurs progressistes d’égalité et de solidarité qui sont au fondement de tout projet écologiste ainsi que nous le rappellent ces nombreuses sociétés humaines trop longtemps reléguées au cabinet des curiosités anthropologiques. Le champ politique se recompose sous nos yeux et à côté des néolibéraux-conservateurs et de leurs grandes coalitions où s’associent, comme tout récemment en Europe, les partis dits de la gauche sociale-démocrate et de la droite libérale-démocrate, se renforce l’ensemble disparate des droites radicales, néofascistes parfois, racistes, xénophobes et nationalistes toujours (et qui peuvent même se réclamer d’une écologie eugéniste). Par conséquent, il est de notre urgente responsabilité d’œuvrer avec le Front de Gauche au rassemblement de l’ensemble des forces progressistes et écologistes, altermondialistes et humanistes, qui placent au cœur de leur projet politique d’émancipation des êtres humains la transition écologique de notre société. En Île de France comme en Auvergne-Rhône-Alpes ou en Midi-Pyrénées Languedoc-Roussillon nous devons répondre positivement aux volontés de discussion et d’alliance en vue des élections régionales de décembre 2015 qu’il a plusieurs fois manifestées.

Septembre 2015,

Bénédicte Monville-De Cecco

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